Larry Fink à Abou Dhabi — Le dollar sera la dernière victime de cette guerre

24 04 2026
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Ma chère lectrice, mon cher lecteur,
 
Pendant que tout le monde regarde ce qui se passe à Islamabad à Abou Dhabi que se passent les véritables négociations.
 
Larry Fink, le PDG de BlackRock, était mardi et mercredi à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, avec d’autres grands banquiers.
 
Ce déplacement est déjà en soi étonnant, car il intervient alors qu’on était à la veille de la fin annoncée du cessez-le-feu, donc pas exactement le moment le plus adéquat pour aller dans un pays en guerre.
 
On peut même se demander si Donald Trump ne va pas prolonger le cessez-le-feu en lien avec cette visite.
 
Officiellement, Larry Fink s’est rendu à Abou Dhabi pour rencontrer l’émir, Mohammed ben Zayed (MBZ), et discuter d’intelligence artificielle et de marchés financiers mondiaux.
 
Mais il n’était pas seul, David Solomon, patron de Goldman Sachs, John Gray, dirigeant de Blackstone, Orlando Bravo, de Thoma Bravo, un des plus grands fonds de crédit privé au monde et bien d’autres ont fait le déplacement.
 
De manière générale, les grands pontes américains du crédit privé se sont donc retrouvés à Abou Dhabi.
 
 
Le sujet tabou : les Émirats passent de bailleurs à emprunteurs
Le problème aujourd’hui, c’est que les Émirats – et plus largement les pays du Golfe – sont en train de passer quasi instantanément du statut de gros pourvoyeurs de capital à celui d’emprunteurs.
 
Et cela affole le système financier mondial, en particulier le système américain.
 
Nous sommes dans un moment de grande tension, car il y a des projets entre BlackRock et les Émirats de plus de 100 milliards de dollars d’investissements prévus dans l’IA et ces promesses d’investissement, avec du levier, sont potentiellement en train de s’évaporer.
 
C’est inenvisageable pour un système qui a un besoin de liquidité massif et qui était déjà en train de chanceler avant la guerre.
 
Mais en parallèle : la Bourse d’Abou Dhabi a perdu environ 120 milliards de dollars de capitalisation depuis le début de la guerre et la situation ne s’améliore pas et surtout…
 
On estime aujourd’hui les pertes de revenus des Émirats à environ 500 millions de dollars par jour, si l’on additionne la perte de revenus pétroliers et le tourisme.
 
Les Émirats sont en train de s’asseoir sur environ 40% de leur PIB. C’est énorme.
 
Cette perte fait qu’un pays qui était un pourvoyeur net de capital (y compris vers le crédit privé) est en train de devenir un emprunteur net.
 
Le gouverneur de la banque centrale des Émirats a récemment rencontré Jerome Powell pour discuter d’une ligne de swap :
  • les Émirats envoient leurs dirhams,
  • en échange, le Trésor américain ou la Fed leur fournit des dollars.
 
C’est très important ce qui se passe ici et Bruno Bertez en parle très bien : Les États-Unis prêtent aux Émirats pour qu’ils ne retirent pas leurs investissements sur le marché américain…
 
Pourquoi le Trésor ne soutiendrait-il pas directement son système financier ?
 
Cela enverrait le signal d’une crise et déclencherait une réaction en chaîne, sans doute incontrôlable.
 
Mais magie de la guerre… Le Trésor soutient un pays en guerre, agressé par l’Iran, vous diront ces arracheurs de dents. Si vous êtes contre, c’est que vous devez être un dangereux soutien des Mollahs terroristes. Et les Bourses dansent sur le pont du Titanic.
 
N’oubliez pas qu’il ne faut jamais laisser perdre une crise. Il y a quelque chose d’insensé à ce que le Trésor américain vienne soutenir les Émirats assis sur une montagne de dollars.
 
Mais ces dollars sont déjà revenus aux États-Unis sous forme d’investissements dans un système au bord du gouffre avant la guerre qui ne peut pas soutenir les retraits des pays du golfe.
 
Pour des acteurs comme BlackRock, les fonds souverains d’Abou Dhabi et de Dubaï sont des pourvoyeurs de capital absolument monumentaux.
 
S’ils se retournent, ils peuvent entraîner beaucoup de monde derrière eux.
 
C’est la grande crise financière américaine qui se joue à Abou Dhabi.
 
 
Pétrole ou dollars : Il faut choisir
Pour les émiratis, voici le choix fondamental qui se pose : « Est-ce que je préfère mes dollars ou mon pétrole ? »
 
Aujourd’hui, ils sont tenus par le dollar américain et la défense américaine vacillante. D’un côté, leur capital est structuré en dollars.
 
De l’autre, il y a le pétrole, qui transite massivement par le détroit d’Ormuz.
 
Le message des iraniens est : « Vous voulez faire passer votre pétrole ? Pas de problème, mais ce sera à nos conditions… En passant au Yuan chinois. »
 
Nous ne sommes pas dans une séquence de trois jours. Nous entrons dans une guerre longue, où les pays du Golfe vont devoir choisir entre rester du côté de l’Occident ou basculer du côté de la Chine et, dans les faits, du côté de l’Iran et du bloc BRICS+.
 
Ils vont devoir choisir : Pétrole ou dollars.
 
Dans ce contexte, un choc de désinvestissements forcés des Émirats pourrait déclencher une réaction en chaîne absolument massive dans le crédit privé.
 
C’est vraisemblablement ce qui se joue derrière ces réunions, même si on ne nous le présente pas ainsi.
 
Deux questions compliquent encore ces négociations.
  • Historiquement, les Émirats – en pratique surtout Dubaï – sont la plaque tournante du financement de l’Iran, quasi unique porte d’accès de Téhéran aux dollars et devises fortes. Dubaï a toujours résisté aux pressions américaines lui demandant de geler les avoirs iraniens.
     
    Aujourd’hui, la situation est particulière : les États-Unis ont autorisé un dégel partiel de certains actifs iraniens, car ils ont besoin d’argent frais de manière urgente, en face, les Émirats disent en substance :

    « Nous pourrions éventuellement accepter de geler les actifs iraniens, mais seulement si vous répondez à nos demandes. »

     
  • Deuxième gros enjeu : qui va payer les réparations ? On parle encore une fois de centaines de milliards. Historiquement, dans la région, les États-Unis ont laissé les pays du Golfe payer leurs propres reconstructions. Cette fois, les Émirats ne sont pas d’accord : ils n’ont pas été consultés pour cette guerre, ils en subissent plein fouet les conséquences, ils n’ont « rien demandé ».
Il y a donc une pomme de discorde majeure sur les réparations.
 
Nous commençons à voir que la guerre se joue aussi au niveau financier, et que des décisions extrêmement importantes se prennent dans ce domaine.
 
À mon avis, il est encore trop tôt pour que les pays du Golfe se rangent ouvertement du côté du pétrole, de la Chine et de l’Iran. Cela plaide malheureusement pour la poursuite de la guerre et de l’escalade.
 
Pour l’instant, ils ont encore trop d’intérêts liés au giron américain.
 
Mais la tension est là.
 
À moyen terme, je ne serais pas étonné que la bascule se produise. Mais que se sera-t-il passé entre temps est une autre histoire… Malheureusement, Fink n’aura pas été à Abou Dhabi en porteur de paix.
 
À votre bonne fortune,
 
Guy de La Fortelle
 
 


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