Gain moyen ou explosif, vous n’avez pas le choix

06 06 2019
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Mon cher lecteur,
 
Il y a quelque chose de philosophique dans l’investissement, comme un rapport au monde.
 
Deux visions s’opposent.
 
D’un côté les moyens, de l’autre les extrêmes.
 
Pour les moyens, vous optimisez vos placements en assurant leurs risques.
 
Par exemple, si vous investissez dans une fabrique de glaces qui devrait vous rapporter du 10% par an sauf quand les étés sont mauvais, vous devriez également investir dans une entreprise de parapluies : s’il fait mauvais tout l’été, les pertes dues aux mauvaises ventes de glaces seront compensées par les bonnes ventes de parapluies.
 
Bien sûr l’exemple est caricatural, mais c’est bien cette logique qui est à l’oeuvre même dans les produits financiers les plus complexes.
 
Avec l’aide de quelques modèles mathématiques pas si compliqués vous diminuez votre risque, sur le papier, tout en maintenant une bonne espérance de gain : vous optimisez votre rapport bénéfice/risque.
 
La complexité vient de la multiplication des couches : vous commencez par créer un produit d’investissement qui regroupe vos 2 entreprises de glaces et parapluies. Vous calculez le risque théorique de ce nouveau produit puis l’associez à un autre produit afin d’améliorer son rapport bénéfice/risque et ainsi de suite, vous empilez les poupées russes, jusqu’au bout de la chaîne où votre banquier vous proposera des fonds de fonds regroupant aisément des milliers de valeurs différentes empilées les unes sur les autres avec prétendument le meilleur rapport bénéfice-risque.
 
La finance mondiale marche ainsi.
 
Et elle marche de plus en plus comme cela : la montée en puissance de la gestion passive et des ETF (Exchange Traded Fund) qui vous permettent d’investir directement dans de grands nombre de valeurs, sur le CAC40 ou le Nasdaq sans avoir à choisir les entreprises dans lesquelles vous voulez investir : voilà la quintessence de l’investissement moyen, ce que l’on appelle la théorie moderne du portefeuille d’Harry Markowitz ou le modèle de Black-Scholes.
 
Cette théorie a beaucoup de succès car elle paraît évidente, de bon sens : ce sont les oeufs à ne pas laisser dans le même panier. L’habituel mantra des banquiers : DI-VER-SI-FIEZ.
 
Le problème est que nous savons avec certitude que les modèles sont faux. Ils ne marchent pas. ce ne sont qu’un rideau de fumée, une belle histoire à dormir debout.
 
Comment le savons-nous ? Par la meilleure des preuves : l’expérience.
 
2008.
 
Et avant cela 2001, 1997, 1992, 1987… Benoît Mandelbrot avait décrit en 1966 le mécanisme de la crise de 1987. Nous avons eu tout le temps d’apprendre. Et pourtant…
 
En 2008, tout le monde s’était assuré contre tout et le système a bien failli s’effondrer [1].
 
2008 nous rappelle que le monde n’est pas moyen, qu’il ne se plie pas aux modèles théoriques, il est extrême, exponentiel, fractal, chaotique. C’est le monde de Benoît Mandelbrot et Nassim Taleb, des fractales et du Cygne Noir.
 
C’est un monde qui ne s’arrête pas aux moyennes mais sur les extrêmes.
 
Cette vision décrit bien mieux le réel. Elle prend bien mieux en compte les risques et leur amplitude.
 
Les modélisations fractales ne permettent pas de prévoir quoi que ce soit, elles observent au contraire que le monde est imprévisible, que seule l’amplitude peut-être prévue ainsi que la répétition chaotique de certains motifs.
 
Les bulles par exemples sont des motifs chaotiques qui surviennent régulièrement, de manière rationnelle, mais imprévisible.
 
Les bulles se construisent par des successions de comportements parfaitement rationnels : vouloir supprimer les bulles, c’est entrer dans le monde de la magie, de l’ésotérique… De la prestidigitation. C’est nier le réel.
 
Et c’est exactement ce que fait un investisseur avec une vision moyenne : vous placez votre argent dans des produits financiers qui rapportent peu mais régulièrement sauf en cas de gros pépin.
 
La vision extrême, elle, incite à conserver une part importante de votre patrimoine liquide, justement pour faire face au crises, et à ne placer que le surplus dont vous n’êtes pas susceptible d’avoir besoin rapidement, dans des actifs asymétriques, c’est-à-dire dont les perspectives de gains à long terme sont plus importantes que les perspectives de pertes.
 
Comprenez-vous à quel point sont dangereuses les politiques du gouvernement qui visent à « flêcher » votre argent qui « dort » sur vos comptes courants vers l’économie soit-disant productive. C’est une vision moyenne d’un monde qui ne l’est pas.
 
C’est pour cela que je préfère un investissement de 1 000€ dans du Bitcoin, dont les perspectives de gains sont asymétriques, à un investissement de 10 000€ dans des obligations d’entreprises qui ne rapportent presque rien mais vous font perdre beaucoup lors d’événements extrêmes. Il en va de même pour la bourse.
 
Mais pourquoi ceux qui nous gouvernent s’évertueraient-ils dans une erreur à ce point manifeste ?
 
Il y a une dimension philosophique à l’investissement, vous dis-je. C’est presque un mauvais sujet de bac nature contre culture, ordre naturel ou ordre social.
 
Depuis 2008, au moins, les politiques des banques centrales et des gouvernements visent à maintenir à tout prix l’ordre mondial et l’ordre social contre les attaques d’une nature chaotique.
 
Mais c’est oublier qu’il faut obéir à la nature pour lui commander, selon le mot du philosophe Francis Bacon.
 
Il n’y a pas de comparaison possible entre l’ordre social et les lois de la nature.
 
Nos sociétés font partie de l’ordre naturel et il ne nous appartient pas déroger aux lois de la nature.
 
Voilà l’erreur de nos apprentis-sorciers. Avec tous leurs diplômes et toute leur science, ils ne se sont pas rendu-compte qu’ils protégeaient un ordre particulier au prix de la destruction du tout.
 
Nous avons voulu éviter le chaos au prix de la ruine. Nous avons la ruine et nous aurons le chaos.
 
Face au risque de chaos, je préfère la redondance à l’optimisation agressive. Je préfère la survie à long terme à la fortune passagère.
 
À votre bonne fortune,
 
Guy de La Fortelle
 
 
 
Note :
 
[1] La crise de 2008 est arrivée par un instrument financier amusant, rappelez-vous, les CDS ou Credit Default Swap. Un CDS est une assurance contre le défaut.
 
Prenez le marché immobilier américain qui vous permettait d’acheter sans apport, sans garanties et sans revenus fixes avant 2008. Les risques de défauts sur un prêt immobilier unique étaient importants et imprévisibles, en revanche sur des milliers ou des millions de prêt immobiliers regroupés dans un produit financier subprime, alors vous pouviez calculer un taux de défaut moyen, faible, et même l’assurer grâce à ces CDS : vous payiez une prime tous les mois à une contrepartie qui s’engageait en échange à vous indemniser en cas de défaut de votre portefeuille de prêt immobiliers.
 
Les détenteurs de CDS étaient censés être répartis sur l’ensemble des acteurs du marché : le risque était donc dilué.
 
Sauf qu’à force de strates et de couches de complexité personne ne s’était rendu compte que le risque après s’être dilué, s’était re-concentré dans les grands organismes de crédits, ceux que l’on appelait Freddie Mac et Fannie Mae, l’équivalent d’AXA aux États-Unis. Eux-mêmes n’avaient pas perçu l’énormité de leur exposition.
 
Personne, ce n’est pas tout à fait vrai, quelque uns avaient vu le coup venir, notamment le gérant de fonds Michaël Burry qui avait réalisé l’exploit de dépouiller toutes les strates de ces produits financiers complexes, comme autant de poupées russes et s’était rendu compte du problème. Il est un personnage centrale du très bon film The Big Short qui retrace avec réalisme et pédagogie la montée de la crise de 2008.

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