Le crépuscule du veau d’or

03 01 2019
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«Retirez les anneaux d’or qui pendent aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les-moi. Chacun retira les anneaux d’or qui pendaient à ses oreilles et ils les apportèrent à Aaron. Il les reçut de leurs mains, jeta l’or dans un moule et fit un veau en métal fondu. Ils dirent alors: *«Israël, voici tes dieux qui t’ont fait sortir d’Egypte.»

Livre de l’Exode, 32,2

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Mon cher lecteur,

Une étude britannique de 2015 a montré que 37% des Anglais estiment que leur travail n’apporte pas de contribution significative à la société.

Ajoutez 13% de plus qui ne sont pas bien sûrs de servir à quoi que ce soit: au total un britannique sur deux, de son propre aveu, ne croit pas être bien utile, tout du moins à son travail, au monde dans lequel il vit.

Notez bien qu’il ne s’agit pas d’une revendication ou d’un coup de gueule mais de la contemplation d’un abime vertigineux : l’impression sinon la conscience d’être inutile, obsolète, dispensable.

Est-il si condamnable dès lors de se débattre ?

Cette étude britannique a été menée afin de vérifier les travaux du chercheur américain David Graeber, inventeur du terme « bullshit job » ou « boulot à la con » qui avait justement estimé en 2013 qu’environ un emploi sur deux dans nos sociétés modernes était un « boulot à la con » qui n’apportait pas de contribution significative au monde.

En France, 40% de la population totale est dite « occupée » c’est-à-dire avec un travail d’au moins une heure par semaine.

Retranchez à ces 40% une moitié de boulots à la cons, cela signifie que notre économie tourne grâce au travail, réellement utile d’1 personne sur 5… Ce n’est pas beaucoup.

C’est vous dire si un travail épanouissant est devenu chose rare.

Je vous parle de ce phénomène aujourd’hui car j’ai failli m’étouffer dans mon café après avoir fini par jeter un oeil ennuyé sur le texte des voeux d’Emmanuel Macron.

D’après notre président en débandade, il paraît qu’on ne peut pas travailler moins et gagner plus.

C’est le vœu de « vérité » de Monsieur Macron : il fallait oser présenter cette imbécillité comme une vérité première, un rempart contre « lesfakenews ».

« Nous nous sommes installés dans un déni parfois flagrant de réalité. On ne peut pas travailler moins, gagner plus, baisser nos impôts et accroître nos dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur ! »

Mais bien évidemment que si : Il suffirait que le nombre d’emplois utiles à la société augmente, ce qui permettrait de faire baisser la charge des « boulots à la con » et des inactifs en la répartissant  sur plus de monde et ainsi, pour un travail équivalent (voire moindre), vous pourriez bénéficier d’une part plus grande des fruits de votre labeur et l’État pourrait, tout en prélevant moins, dépenser plus routes, écoles, hôpitaux, plutôt qu’en redistribution.

Ce n’est d’ailleurs pas bien sorcier, dans n’importe quel groupe social, si vous avez deux personnes sur 5 qui ramènent le bifteck plutôt qu’une seule, généralement cela se passe mieux.

Mais bien sûr, vous allez me dire que du boulot, il n’y en a pas ! Au moins ces boulots à la con ont le mérite d’exister avec un salaire qui tombe à la fin du mois et un ersatz de statut social.

On nous a tellement bourré le mou que nous sommes tous devenus persuadés qu’avec les révolutions industrielles, la mécanisation et maintenant la robotisation et l’informatisation, il n’y a plus de boulot pour tout le monde.

On vous parle depuis 25 ans de la fin du travail, de la société des loisirs, des boulots qui disparaissent, de revenus universels ou de subsistance…

Mais c’est ne rien connaître à la nature humaine.

Le travail, mon cher lecteur, fait partie de notre condition.

Bien sûr quand je dis « travail », je ne pense pas à pointer tous les matins dans un bureau à 1h1/2 de chez vous pour aller vous placer sous les ordres d’un petit chef qui vous excède et réaliser tant bien que mal des tâches sans queue ni tête, dont vous ne cherchez plus depuis longtemps à comprendre le sens.

Mais regardons autour de nous : n’y a-t-il vraiment plus rien à faire ?

Le monde va-t-il si bien que nous n’ayons besoin de travailler, de toutes nos forces, à le rendre un peu meilleur ?

N’y a-t-il plus aucun problème à régler ?

La nourriture que nous mangeons ne mériterait-elle pas un peu plus d’attention ? La qualité des produits que nous achetons ne gagnerait-elle pas être un peu meilleure ? Nos routes, nos écoles, nos hôpitaux n’ont-ils pas besoin d’entretien,nos services sont-ils irréprochables ?

Prenons l’exemple des caissières de supermarché, boulot amené à disparaître dans un avenir proche au profit des caisses automatiques et fournir encore de nouveaux contingents de chômeurs.

Bien sûr que non !

Comprenez-moi bien : j’espère bien que ces pauvres caissières seront bientôt libérées de leur chaise à laquelle elles sont vissées toute la journée à répéter les 3 mêmes gestes jusqu’à l’écoeurement et l’épuisement.

Il existe aux États-Unis une chaîne de supermarchés qui s’appelle Costco.

Ils vendent les mêmes produits que partout ailleurs mais à chaque rayonnage, vous avez une employée qui tient un petit stand avec différents produits à goûter et qui est là pour vous aider à trouver et choisir vos produits. Elles ne vous poussent pas à consommer, elles sont simplement-là pour vous aider à faire vos courses et vous faire goûter leurs nouveautés. Je peux vous dire qu’elles ne chôment pas et m’ont souvent sauvé de quasi-crises de panique devant les variations infinies de paquets de pâtes ou de biscuits, de morceaux de poulets ou de conserves de tomates.

Non seulement ces employées ont un boulot autrement plus intéressant que la caissière à zappette mais Costco les paie deux fois plus cher que la moyenne. C’est considérable.

Et je peux vous dire qu’ils ne le font pas par charité chrétienne, c’est que cela marche vous allez voir.

Justement alors que j’habitais aux États-Unis, il y a quelques années, il y avait eu une polémique : un des actionnaires de Costco s’était lancé dans une opération de lobbying pour que la chaîne arrête de « surpayer » ses salariés.

Une étude avait été menée pour comparer les coûts des salariés de Costco payés 20$ de l’heure et ceux de la chaîne concurrente Walmart, payés 11$ de l’heure, avec un lance-pierre.

L’étude montra que les employés de Costco gardaient leur poste 3 ans en moyenne contre moins d’un an chez Walmart. Pour le même nombre de postes, Walmart devait donc dépenser trois fois plus d’argent pour recruter et former ses employés. Au final, ce que Walmart ne dépensait pas en salaires, ils le dépensaient en frais de recrutement et formation.

Vous avez un exemple typique de boulots à la con où un responsable en ressources humaines doit dépenser une énergie folle à recruter des gens à des postes dont il sait très bien que personne n’en veut, alors qu’il aurait suffit de simplement mieux traiter ses employés et les aider à donner du sens à leur travail.

Walmart a fini par se rendre compte de son erreur et s’est mis à augmenter ses salaires. c’est Sam Walton, le fondateur de Walmart, qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui s’est toujours enorgueilli de payer les salaires les plus bas, mais est-il bien raisonnable que deux millions d’employés aient eu à subir si longtemps les excès d’un seul homme ?

J’aime tout particulièrement cet exemple car il montre bien que l’employé de supermarché n’est pas condamné à disparaître au profit du cadre et de l’employé de bureau. Le col bleu n’a pas à disparaître sous le col blanc. L’ouvrier sur le carreau n’a pas à s’inventer développeur informatique ou aide maternelle… Il y a bien une place pour chacun en ce bas monde.

Ce n’est qu’un exemple bien sûr mais il suffit de regarder autour de soi pour voir partout ce genre d’absurdités se répéter.

Cela semble bizarre à première vue. Nous vivons dans l’illusion que le capitalisme libéral mondialisé est une machine à produire de l’efficacité jusqu’à l’outrance mais c’est le veau d’or avec ses prêtres, ses incantations et l’exigence du sacrifice de votre or si ce n’est votre vie.

Je vous livrerai mon expérience sur le sujet demain.

D’ici-là, je serais intéressé si vous aviez un instant pour me livrer vos expériences de boulot à la con. Écrivez-moi en réponse à ce message.

À votre bonne fortune,

Guy de La Fortelle,

L’investisseur sans costume

 

PS : Je vous donne un autre exemple. L’usine Whirlpool d’Amiens qui avait animé la campagne présidentielle a déménagé en Pologne cet été. Un vaillant entrepreneur a repris l’usine et une partie des salariés, le projet a varié entre la fabrication de chargeurs pour voitures électriques, des casiers réfrigérés dont on ne sait pas trop encore à quoi ils vont servir et plus largement un concept un tantinet fumeux « d’usine ouverte » censée permettre à de nouveaux projets industriels de se développe. Surtout, le repreneur se lance avec l’équivalent de 3 ans de salaires pour les 186 employés qui seront donc payés par l’État. 300 autres salariés, intérimaires se retrouvent sur le carreau : la grande machine du chômage, des bilans, des formations va se mettre en place .

L’usine produisait 500 000 sèche-linge par an. Sa délocalisation en Pologne représente une économie de 15 millions d’euros en 3 ans pour les consommateurs qui paieront leur machine moins chère contre un coût social d’au minimum 40 millions d’euros… Le compte n’y est pas.

Pourtant Jean Pisani-Ferry, l’économiste qui a rédigé le programme de Macron, prévoit la destruction d’un million d’emplois industriels dans les 10 prochaines années. 1 million, c’est déjà le nombre d’emplois industriels qui ont été détruits ces 10 dernières années…Si rien ne change, les emplois à la con vont encore prospérer un bon moment.

PPS : Et pour les amateurs d’opéra, je vous recommande le Moïse et Aaron de Schoenberg, dont voici un extrait sur la danse du veau d’or (acte 2, scène 3) : https://www.youtube.com/watch?v=BTAjosr1gSE


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